Réformes, Révolutions et modernité

Réformes, Révolutions et modernité

Editeur : Éd. Desclée de Brouwer et Centre régional de Documentation pédagogique de Franche-Comté

Année : 2002

Ce troisième ouvrage de la collection « Cultures et Religions » possède les qualités et les caractéristiques des deux précédents, à savoir Approches des religions de l'Antiquité et Enseignement, littérature et religion. L'excellente préface souligne le projet des auteurs : en effet, partant du constat que la religion est loin d'avoir disparu de la sphère politique, ils visent un public d'enseignants, chargés d'enseigner la littérature ou l'histoire et, ajoutons-le ici, pourquoi pas le clergé chargé de catéchèse ou de formation d'adultes ?

L'ouvrage se propose d'éclairer l'histoire sociale, artistique et religieuse de l'époque de ce que l'on a appelé les Temps modernes, par « des regards croisés » grâce à l'apport des historiens spécialistes. Nous trouvons les noms prestigieux de Jean DELUMEAU, Michel MESLIN et de Bernard PLONGERON, parmi les plus connus de nos lecteurs.

Le mieux nous a semblé d'indiquer les quatre grandes parties de l'ouvrage, précédées d'une introduction claire et limpide sur les concepts de Réforme et de Révolution :

1. Les représentations bouleversées : le christianisme aux prises avec une nouvelle vision du monde et le Nouveau Monde (XVe-XVIIe siècle).
2. Millénaristes et modernité : l'expansion européenne et l'idée de progrès.
3. Modernité révolutionnaire… et sécularisation : Des Lumières au Condordat (en passant par la Révolution) et l'expansionnisme européen ; la Laïcité française.
4. Déplacements, ruptures et continuité : le protestantisme et la question romaine.

La lecture de ces pages denses et rigoureuses est évidemment exigeante : elles comportent aussi de nombreux documents du plus grand intérêt (par exemple PIC DE LA MIRANDOLE, GOMES EANES DE ZURARA, LAMENNAIS, etc.). Pour en faciliter l'accès, les auteurs ont proposé une chronologie (de 1456 à 1964) et un glossaire des termes principaux. Peut-être auraient-ils pu songer à proposer la liste des documents et surtout un index, où seraient apparus la diversité des personnages cités et le sérieux des auteurs de référence. Ce n'est qu'une bien modeste suggestion.

Après un tel ouvrage, il sera impardonnable de ressasser les mêmes banalités sur les événements qui scandent notre histoire. Les historiens nous initient aux résultats de leurs recherches. Le livre se veut pédagogique, synthétique et clair.

Esprit & Vie n°62 / juillet 2002 - 2e quinzaine, p. 25-26.

Liminaire


– Réforme et Révolution, rupture ou continuité ?

L’apprentissage de la complexité des réalités humaines

Philippe Joutard

Dans ce chapitre liminaire, Philippe Joutard introduit à l’une des problématiques principales de cet ouvrage : rupture et/ou continuité. S’agissant de la période historique de la modernité marquée principalement par les Réformes et la Révolution qui peuvent être perçues comme des ruptures, ne peut-on aussi y déceler une part de continuité ?

À partir de quelques exemples, l’auteur montre que les ruptures, avec les clivages qu’elles entraînent, ne se trouvent pas exactement là où l’on pensait les situer. Ainsi la continuité de grands courants de pensée comme l’augustinisme traverse-t-elle les frontières du catholicisme et du protestantisme.

Faire découvrir cette complexité du réel qui s’impose à l’historien, notamment dans l’étude des phénomènes religieux, représente pour l’auteur un objectif primordial de notre enseignement et doit inciter à l’innovation pédagogique.





I. Les représentations bouleversées


– Le christianisme aux prises avec une nouvelle vision du monde

Louis-Jean Frahier

Le programme d’histoire de la classe de seconde place l’étude de l’humanisme et de la Renaissance sous le signe d’« une modification de la vision de l’homme et du monde ». Ce premier chapitre fait apparaître d’emblée que s’il y a rupture, il y a aussi continuité. Il montre, en effet, que cette nouvelle vision du monde, qui surgit à la fin du Moyen Âge, n’est pas étrangère au christianisme et qu’elle est, pour une large part, le fruit d’une transformation interne.

L’avènement de l’individualisme, qui accompagne le développement de l’humanisme, tout en provoquant la rupture avec la conception holiste de la société médiévale, entraîne un déplacement considérable non seulement dans le rapport des hommes à Dieu, mais aussi dans le rapport des croyants à l’institution. Il s’ensuit une grande effervescence spirituelle.



– Le Nouveau Monde dans la conscience occidentale (xve-xviie siècle)

Alain Milhou

La découverte de l’Amérique, continent inconnu et inattendu, va bouleverser les certitudes de l’Europe chrétienne et susciter, au milieu des controverses, de nouvelles représentations non seulement géographiques mais aussi anthropologiques et métaphysiques.

Alain Milhou, à travers un texte riche et très documenté, nous fait découvrir les interrogations fondamentales qui ont tourmenté la conscience occidentale durant la conquête et la colonisation. Il nous aide ainsi à dépasser les clichés qui se sont répandus autour de cette question.

La rencontre de l’Indien fut déstabilisante à plus d’un titre, générant toutes sortes de fantasmes (le « bon sauvage », l’« infra-humain »…). La foi chrétienne en l’unité de l’humanité descendant d’Adam s’est trouvée par là même interpellée. Ainsi, à partir des violences et de l’oppression qu’elle produisait, la conscience occidentale s’est interrogée sur la légitimité, tant de la conquête que de la domination et de l’exploitation des territoires. C’est dans ce « choc des civilisations » qu’a commencé d’émerger dans la conscience occidentale, grâce entre autres au travail de certains théologiens, ce qui deviendra une problématique majeure pour la modernité, la question des droits : non seulement droits de l’homme mais aussi droit international et ce que nous appelons aujourd’hui droit d’ingérence. Nous en découvrons ici les préambules.





II. La continuité d’un mythe : millénarismes et modernité


– Une traversée du millénarisme en Occident : le millénarisme,

l’expansion européenne et l’idéologie du progrès

Jean Delumeau

Alors que la découverte de nouveaux espaces entraîne des ruptures dans les représentations traditionnelles non seulement en géographie, en astronomie mais aussi en métaphysique, paradoxalement les vieux mythes millénaristes vont assurer une continuité idéologique au milieu de ces bouleversements.

Jean Delumeau nous montre ici comment ces visions religieuses, héritées de certains textes bibliques, ont nourri les rêves de la Chrétienté et, traversant les siècles et les crises, se sont trouvées finalement intégrées à la modernité. Les courants millénaristes non seulement apporteront une justification et des motivations renforcées aux conquêtes de l’expansion européenne, mais ils alimenteront aussi par la suite le développement du mythe du progrès.



III. Modernité révolutionnaire, renouveau religieux

et sécularisation (xviiie-xxe siècle)



– Des Lumières au Concordat :

les chrétiens à l’épreuve de la modernité révolutionnaire (1789-1801)

Bernard Plongeron

Ce chapitre apporte un éclairage renouvelé sur cette période particulièrement difficile de la Révolution. Grâce à une terminologie et une chronologie très précises, il remet de l’ordre dans la présentation des événements et dans leur déroulement, rappelant avec pertinence que dans cette période troublée, ce sont les événements qui commandaient et non pas les hommes. Il n’y eut pas de complots, contrairement à ce que certains ont pu écrire à ce sujet.

L’auteur analyse aussi avec rigueur la question centrale et cruciale des rapports de l’Église et de l’État au moment où disparaît l’Ancien Régime. Il montre que cette rupture ne favorisa pas pour autant la mise en place d’une séparation claire des domaines, en raison même de la continuité des « réflexes de chrétienté » encore présents chez les révolutionnaires, lesquels ne pouvaient imaginer que l’État pût se dispenser de réglementer la religion !

Enfin, s’agissant toujours des ruptures et des continuités, Bernard Plongeron dévoile un aspect souvent méconnu de l’Église de France durant la Révolution, ce « christianisme des catacombes » selon son expression, dont le dynamisme novateur anticipera des réformes qui n’auront leur plein accomplissement que deux siècles plus tard au concile Vatican II. Il redonne ainsi sa dignité au clergé constitutionnel, prêtres et évêques demeurés sur place au milieu de la tornade révolutionnaire. Sous l’impulsion de l’évêque Grégoire et du concile national réuni à Notre-Dame de Paris, cette Église constitutionnelle qui se voulait « libre dans un État libre » réalisera une ouverture remarquable à la modernité et à l’œcuménisme. Promesses malheureusement éphémères, qui se verront ruinées par la signature du Concordat (en 1801).



– L’expansionnisme européen : colonisation et mission

Claude Prudhomme

L’expansion coloniale de l’Europe au xixe siècle est un phénomène historique majeur qui figure aux programmes d’histoire de première (« L’Europe et le monde »). L’expansion considérable des missions chrétiennes durant la même période est moins connue alors qu’elle est une composante importante des « relations entre les Églises et le monde moderne » et que l’interdépendance entre les deux phénomènes n’a cependant pas échappé aux historiens. Les analyses marxistes, à l’heure de la décolonisation notamment, ont associé missions et colonisation et présenté les premières comme une composante de l’impérialisme occidental. Claude Prudhomme nous en présente ici une étude critique qui vise à écarter toute interprétation réductrice.

Les intérêts communs et les convergences stratégiques sont mis en évidence dans les nouveaux rapports, hors métropole, des Églises et des États : besoins des missionnaires en matière de soutien financier mais aussi de sécurité et de protection, et réciproquement besoins de l’État colonial en matière de transmission des « valeurs de la culture occidentale », les missionnaires assurant l’enseignement et les services de santé.

Mais les divergences sont également soulignées, notamment en ce qui concerne les finalités de la mission et les attitudes différentes à l’égard des populations autochtones. Ainsi, la mise en place d’un clergé puis d’une hiérarchie autochtones, malgré des résistances et certains préjugés racistes, aura des conséquences positives au moment de la décolonisation. Cette crise de la décolonisation a entraîné les Églises chrétiennes à des révisions fondamentales quant au rapport du christianisme et des cultures et à une relativisation du modèle culturel à prétention universelle qu’il avait tissé au sein de la civilisation occidentale.



– La laïcité française, racines et actualité d’un héritage

Pierre Ognier

Le programme d’histoire en première, qui couvre la période 1850-1939, aborde explicitement la mise en place de la laïcité sous la iiie République avec les lois de laïcisation de l’école primaire (1882) et de séparation des Églises et de l’État (1905).

Pierre Ognier apporte des éclairages précieux sur cette question particulièrement délicate aujourd’hui encore s’agissant des rapports de l’État et de ses administrations avec les religions.

L’auteur souligne d’abord que l’avènement de la laïcité en France ne fut pas une génération spontanée. En ce domaine aussi, il existe une certaine « continuité » : dès le xive siècle, les rois de France « très chrétiens » ont affirmé l’autonomie de leur pouvoir politique et financier vis-à-vis du pouvoir du pape. Les « mouvements de fond » que constituent la Renaissance et la Réforme prépareront le climat culturel qui favorisera « le passage de la raison classique à la raison critique ».

Il montre aussi comment l’avènement de la laïcité scolaire a été de fait préparé tout au long du xixe siècle par une tension entre la revendication de la liberté et l’institution du monopole de l’État en ce domaine.

Enfin, il rappelle que la mise en place de la laïcité scolaire ne fut pas au départ anti-religieuse, d’autant moins que l’enseignement de la morale, discipline fondamentale de l’école primaire républicaine, comportait une dimension religieuse avec l’inscription au programme du cours moyen des « devoirs envers Dieu ».

Le développement d’une histoire critique de la laïcité qu’il préconise apparaît tout à fait nécessaire pour mieux en apprécier la fonction et les enjeux.



IV. Déplacements, ruptures et continuité

au sein du christianisme occidental



– Le protestantisme dans l’histoire et la culture

de l’Europe et de la France, du xvie au xxe siècle

Patrick Cabanel

La Réforme protestante a été l’un des éléments déterminants de l’avènement de la modernité en Europe. Patrick Cabanel rappelle ici opportunément et utilement quelles furent les transformations religieuses radicales initiées par la Réforme et met en évidence les conséquences considérables qu’elles ont générées dans l’évolution du monde occidental. Les fondements de la Réforme – la foi seule, la grâce seule, l’Écriture seule – ont produit de véritables bouleversements non seulement dans les représentations mais aussi dans les pratiques institutionnelles. Ces déplacements des fondements de l’autorité spirituelle exerceront une influence directe dans l’avènement des sociétés démocratiques et du libéralisme économique.

Dans le domaine de la culture, l’auteur souligne l’apport très important du protestantisme pour le développement de l’alphabétisation, puis de la pédagogie, de l’exégèse biblique historico-critique et plus largement des sciences religieuses, enfin de la pensée économique.



– La question romaine : la papauté et la structuration du catholicisme

Michel Meslin

Ce dernier chapitre centré sur l’histoire de la papauté apporte un éclairage indispensable à la compréhension des différentes ruptures intervenues dans l’histoire du christianisme. Dans une remarquable leçon d’histoire, Michel Meslin nous fait découvrir comment le catholicisme s’est peu à peu structuré à partir de la revendication de l’Église de Rome à exercer une « primauté » ou une « présidence », puis un pouvoir de contrôle et d’orientation et finalement un véritable « gouvernement » sur les autres Églises. Ce pouvoir, qui se verra contesté par les Églises d’Orient puis par les Églises de la Réforme, prend sa source dans le plus lointain passé de l’Église de Rome, dans ses récits d’origine liés à l’apôtre Pierre.

L’auteur analyse aussi comment la Rome pontificale a dû prendre le relais de la Rome impériale défaillante. Le parcours historique qu’il propose est indispensable à quiconque veut comprendre l’enracinement des positions romaines ainsi que la centralisation progressive et quasi monarchique du pouvoir pontifical qui est allée en s’accentuant au cours des deux derniers siècles. La « question romaine » marque un point de rupture dans l’histoire du christianisme. Le pouvoir affirmé du pape de Rome a mis le christianisme à la question en même temps qu’il a favorisé la structuration du catholicisme, lequel a été conduit à s’affirmer comme tel face à ses dissidences.

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